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Lancement de "Insère-toi" à Paris + Interview de Frédéric Adam-Foucault

Inter Faf

Le titre de votre roman, Insère-toi, est très percutant. D’où vous en est venue l’idée?

L'idée du titre m'est venue du fil conducteur de l'histoire. Arnaud cherche sa place dans la société, comme de nombreux jeunes de son âge. A 20ans, quand on a peu de qualifications et d'expériences, d'une façon générale, il est beaucoup plus difficile de trouver ce que l'on a envie de faire de sa vie. Souvent, on ne sait pas, on s'essaie à de nombreux métiers ne nécessitant pas de connaissances particulières. On accepte des missions d'interim dans divers domaines ou des contrats à durée determinée. On est caissier dans des grandes enseignes, on fait la plonge dans des restaurants, du baby-sitting... On fait tout pour joindre les deux bouts, pour des salaires souvent en dessous du coût de la vie. De même, dans sa relation avec son référent social, la pression pour qu'Arnaud obtienne un emploi durable est constante. On lui fait comprendre que pour gagner son indépendance, il devra s'insérer quelque part pour construire sa vie, de préférence dans les clous, sans faire de vagues.

De même, le roman contient de nombreuses scènes de sexe. Dans son rapport aux hommes, il est souvent question de pénétrations, de fellations. Il me semblait important de jouer sur les mots. Arnaud pourrait très bien dans ses rapports, murmurer à l'oreille de ses amants "Insère-Toi" (en moi). C'est aussi un moyen pour lui de se sentir exister lorsque joue dans son corps.


De même, bien qu'il ne se l'avoue pas, il aimerait vivre une belle histoire d'amour. Lorsqu'il rencontre Franck, il envisage une vie de couple. Dans sa vision des choses, montrer à la terre entière qu'il en est capable, après avoir fini par accepter sa sexualité est la finalité d'un long combat pour son acceptation. D'ailleurs, quand on passe plusieurs années à être célibataire, on fini toujours par subir des remarques sur notre célibat. La société nous veut obligatoirement en couple, car, le couple fourni dans l'inconscient collectif un gage de réussite.

Le milieu dans lequel évolue votre personnage est décrit de manière très précise, avec de nombreux repères géographiques. De quelle façon vous êtes-vous documenté pour rédiger votre histoire ?

J'aime beaucoup Paris. C'est une ville cosmopolite même si au fil des ans, son visage change suite à la gentrification. J'avais envie de rendre hommage à cette capitale, à ses spécificités. Dans la mesure où Arnaud y débarque sans la connaître, il apprend à s'y perdre pour mieux se l'approprier. Il y a d'une part les lieux touristiques classiques sur lesquels je ne pouvais faire l'impasse. En tant que natif de l'Est de la France, la première chose qu'on aspire à voir est souvent la tour Eiffel. Pour beaucoup de gens, et, principalement les touristes, c'est le cas.

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J'ai souhaité qu'Arnaud fasse part de ses observations. Le monde rural duquel il vient n'est pas aussi pluriel. L'aspect multiculturel de la ville, les caractéristiques des différents quartiers, montrent à quel point, quand on vit ici, chaque arrondissement possède ses propres couleurs.

Concernant les lieux prostitutionnels, j'ai eu l'occasion de m'y rendre à l'époque où nous organisions des tractages ou des distributions de préservatifs à l'attention des sexworkers. C'était une période beaucoup plus libre au sujet de la prostitution de rue. Dès lors, j'avais envie de coller à une cette réalité. J'avoue ne pas connaitre le nom des rues par coeur, et, pour m'aider dans cette tâche, j'ai effectué des recherches sur internet. La précision des plans et les photographies utilisées sur les sites web m'ont permis d'être au plus proche de ce que je voulais transmettre. L'histoire de la prostitution à Paris a souvent été mouvante. C'est aussi la raison pour laquelle il était important d'apporter une certaine forme de témoignage via l'imaginaire.

Lorsque je parle de l'Allée des cygnes où se trouve la Statue de la liberté, il s'agissait d'un lieu de drague fréquenté par de nombreux hommes à la nuit tombée. Je voulais aussi consigner ceci dans un but historique. La séduction à ciel ouvert sur les quais de Seine fait partie de la culture gay d'une époque. Aujourd'hui, avec les applications, les activités s'y déroulant ont ont disparu.

Pour Arnaud, les arts plastiques revêtent une grande importance. Qu’en est-il pour vous? Le dessin et la peinture sont-ils des activités que vous pratiquez?

Je fréquente les galeries d'art et j'assiste tout au long de l'année à des vernissages. J'ai une prédilection pour l'art contemporain, et, au fil du temps, je suis devenu collectionneur. D'ailleurs, je n'ai plus un seul mur disponible dans mon appartement ! Le travail de nombreux jeunes créateurs continue d'attirer mon regard et suscite mes envies. De même, je considère que nous devons aider les artistes à vivre et à créer de leurs vivants.

J'aime le dessin et la peinture, mais, je n'ai pas la prétention d'avoir le moindre talent à ce propos. Je me débrouille, mais, souffrant d'une anomalie de la vision des couleurs, j'ai souvent été moqué à l'école lorsque je peignais la mer en vert ! A titre personnel, j'ai arrêté de dessiner depuis fort longtemps. Cependant, travaillant dans le domaine de l'Animation, je prends à coeur mon rôle éducatif, et, j'aime sensibiliser les enfants à l'art. Dès lors, il m'arrive régulièrement dans mes projets d'y inclure des ateliers durant lesquels le groupe va s'imprégner de la culture de différents artistes. Certes, il s'agit de créations réalisées par et avec les enfants. J'essaie de leur transmettre le goût de l'effort, l'envie d'exprimer des choses par l'imaginaire. Je suis frustré lorsque des parents, en fin de journée, disent à leurs enfants "c'est moche". Ils ne prennent pas en considération la progression de l'enfant, et, lorsque je suis devenu Directeur, je n'ai jamais hésité à leur faire part de l'impact négatif que cela pouvait avoir sur le développement des individus en construction qu'ils sont.

Concernant Arnaud, c'est un vecteur d'expression qui canalise ses angoisses, ses peurs, ses frustrations ainsi que ses envies et désirs. Lorsqu'il dessine ou peint, il s'enferme dans sa bulle. Il y trouve une certaine forme d'épanouissement et peut se protéger du monde extérieur. Il purge sa catharsis, car, il lui est difficile de mettre des mots sur des maux.

Se mettre à la place d’un jeune prostitué n’a pas dû être une expérience facile. Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la création du personnage d’Arnaud?

En effet, ce n'était pas évident. Il m'a fallu m'approprier un vécu qui n'était pas le mien. Adolescent, j'ai fréquenté les halls de gares où les hommes draguaient. Ma soif de découverte lorsque j'étais caché dans le placard m'a amené à vivre des situations assez glauques avec des hommes matures qui m'ont souvent pris pour un jouet sexuel. De même, plus tard, à une époque où j'étais très engagé dans différentes associations, j'ai été amené à rencontrer des travailleurs du sexe. J'ai interrogé leurs vécus, et, souvent, l'histoire était à peu près la même. Il y avait dans leurs discours une envie d'émancipation par la sexualité tarifée et dans laquelle certaines et certains semblaient s'épanouir, d'autres non. Tout type de gens exerce ce métier, soit par choix, soit par dépit. Dans tous les cas, les réponses sociales apportées par des associations ne leur correspondaient pas. En effet, on leur impose souvent pour se "réinsérer" dans la vie active, des missions subalternes sans aucun intérêt intellectuel. On ne les aide pas vraiment à aller vers l'épanouissement, on privilégie le pragmatique. Il m'est venu aux oreilles d'après ces personnes, prises en charge par des mouvements abolitionnistes, une certaine souffrance et une véritable hypocrisie dans ce qu'on leur demandait de faire. On m'a parlé des entreprises d'insertion où on les case pour leur donner un métier, or, ces emplois à temps partiel ne permettent pas d'atteindre l'indépendance. On ne valorise pas leurs efforts, on les exploite, et, d'après ce qui m'en a été dit, les cadres profitent de leurs statuts pour les rabaisser. Pour ma part, je préfère le management par la bienveillance, on atteint nos objectifs sans hurler et en se donnant réellement les moyens de former les individus à leurs fonctions. Vous n'imaginez pas le nombre de situations aberrantes que nous avons pu entendre.

L'autre difficulté était aussi de se projeter dans un personnage de 20ans. Quand on en a 10 de plus et un certain recul, il est difficile de ne pas parasiter l'histoire. Souvent au sortir de l'adolescence, on peut porter un regard candide sur la vie ; parfois, on ne maitrise pas encore la conséquence de nos actes. A la trentaine, nous sommes généralement plus prudents, des évènements nous ont forgés. On a appris la méfiance en perdant notre naïveté.

Avant d’écrire Insère-toi, vous avez réalisé des courts-métrages. Considérez-vous que par le biais de la littérature, on peut exprimer certaines choses que ne permet pas le médium cinématographique? Et vice-versa?

Insere3Ce sont deux écritures très différentes. Dans la littérature, on laisse une certaine part de liberté au lecteur, et, on peut aller beaucoup plus loin dans ce que l'on veut transmettre. Je n'ai pas honte de décrire des rapports sexuels ou des moments incorrects au sens politique du terme. On n'a aucune limite. Dans l'écriture de scénarii, on doit faire attention à ne pas trop choquer le spectateur. Pour "Bareback Orange" qui traitait du "NoKpote" dans l'univers du porno gay, j'ai eu à me censurer. Pour plusieurs raisons. La première relevait de l'éthique. On ne peut pas demander à des acteurs de s'envoyer en l'air sous l'objectif sans préservatif, d'autant plus quand on réalise ses fictions avec peu de moyens et la bonne volonté de l'ensemble des membres d'une équipe. De même, il faut réfléchir à la diffusion. De nombreux lieux refusent de projeter des films contenant des scènes de sexe explicites tant bien même elles soient justifiées, et, je ne parle pas de la censure sur les différentes plateformes de visionnage ! De même, quand des actrices vont assez loin dans leurs rôles, comme dans "La vie d'Adèle", certains leur collent l'étiquette de "salope" et crient au scandale.

Dans la rédaction d'un scénario, on doit aussi se montrer bienveillant de façon à inciter les acteurs à s'investir dans un projet collectif. Il m'importe d'obtenir leurs adhésions. De ce fait, il me semble avec du recul que tout est plus compliqué. Je n'aime pas le management pyramidal, dès lors, en équipe, j'ai eu à apprendre à faire des concessions pour que tout un chacun puisse s'intégrer, s'épanouir et enrichir le projet.

En littérature, j'aime la solitude. Elle est ma liberté. Je n'ai pas à me préoccuper de toutes les questions annexes. Je peux foncer tête baissée et assumer pleinement mes inspirations. Le rapport au monde n'est pas le même. Souvent, je suis assez déçu des adaptations cinématographiques de livres que j'ai adorés. La censure visuelle vide souvent les oeuvres de leurs contenus, à quelques rares exceptions près.

La prostitution est un thème récurrent dans votre roman. Quelle est votre opinion personnelle sur le sujet?

Il y a quelques années, j'ai milité pour l'abrogation de l'article L50 relative à la sécurité intérieure condamnant les travailleuses et travailleurs du sexe pour racolage passif. Ca a eu des conséquences sur les dispositifs de prévention, et, a davantage vulnérabilisé les plus précaires qui n'avaient pas accès à internet. La répression policière a contribué à l'augmentation des violences. De même, la récente pénalisation des clients votée en mars dernier en France n'a fait qu'aggraver le problème. Il y a une certaine hypocrisie malsaine sur ces questions, et, j'ai l'impression qu'on régresse sur le sujet. On ne prend pas la personne prostituée en considération. Pour les abolitionnistes et les prohibitionnistes la parole des putes ne vaut rien. En face, les mouvements pro-sexe veulent nous faire croire au monde des bisounours. La prostitution a divers visages et diverses facettes. Je regrette qu'aucun tour de table avec les premières et premiers concernés n'ait jamais pu se mettre en place. Chacun défend son bout de gras, et, vu de l'extérieur, je trouve ceci pathétique.

D'une façon générale, je distingue la prostitution "volontaire" de la traite des êtres humains. D'une part, j'estime que nous devrions reconnaître le libre arbitre de chacun-e, et, d'autre part, nous devrions offrir de réelles perspectives d'avenir à celles et ceux qui souhaitent passer à autre chose sans les rabaisser à des "morceaux de viande sans cervelle".

Je ne sais pas s'il faut réglementer le travail du sexe comme le voudraient certaines organisations. Les réalités sont relatives et complexes. Je pense, lorsqu'il s'agit d'un choix délibéré, que nous ne devrions pas porter de jugement sur ce que font les unes et les autres. Toutefois, le stigmate de putain est ancré dans les mentalités. Souvent d'ailleurs, ces débats sont à l'origine des conflits entre les différentes mouvances féministes. J'ai beaucoup de mal avec les revendications de certaines organisations qui refusent d'entendre la diversité des points de vue. Mais d'une façon plus générale et dans bien d'autres sujets de société, c'est au groupe qui hurle le plus fort qu'on tend le micro.Insere4

L’amitié occupe une place prépondérante dans la vie d’Arnaud. Karine, sa meilleure amie, lui permettra de remonter la pente dans les moments les plus durs. Au moment d’écrire votre histoire, pourquoi avez-vous décidé que l’amitié serait aussi importante pour votre personnage, au contraire de sa famille?

L'amitié et la bienveillance nous aident à nous construire, à forger nos identités singulières et à les assumer. C'est d'autant plus vrai car nos amis nous guident vers l'épanouissement personnel. On leur fait davantage confiance car il y a respect de ce que nous sommes, malgré nos différences. On a le droit d'être ce que l'on veut, d'expérimenter, de s'approprier nos vies. Les amis nous jugent moins, et, dans ma conception des choses, l'amitié m'est très importante. On a tous envie d'appartenir à un groupe social, et, en tant que personnes LGBT, nous construisons nos familles de coeur. Dans nos familles "biologiques", c'est parfois compliqué et d'une violence inqualifiable. Parfois, mieux vaut fuir ses parents pour être heureux et se construire une belle vie. Après, le temps permet l'acceptation des différences des uns et des autres, mais pour ceux qui en ont souffert, le pardon n'arrivera malheureusement jamais.

Arnaud vit un rejet brutal de la part de ses parents. Croyez-vous que c’est une situation que rencontrent encore beaucoup de jeunes homosexuels aujourd’hui?

Même si les choses ont tendance à s'améliorer dans l'acceptation des personnes LGBT, on souffre encore d'un conservatisme violent. Nous avons été choqués en France des nombreuses "Manif pour Tous" en 2012-2013 lors des différents débats institutionnels relatifs à l'instauration du mariage entre personnes de même sexe. Durant des mois, nous avons entendus de propos abominables de la part d'anonymes ou de personnalités politiques. On a dénigré nos amours, nos humanités, nos légitimités, nos intégrités. Je préfère ne pas faire l'écho de ces mots d'une cruauté sans nom. Les cicatrices sont encore trop fraîches. Il y a eu un impact sur de nombreux jeunes en construction. Des centaines de familles ont imposé à leurs enfants de participer à ces manifestations de haine. Lorsqu'on est adolescent et différent de la norme hétérosexuelle, on souffre beaucoup. J'ai eu l'impression de revenir en arrière. Souvent, j'ai pensé aux mots très durs de ma mère. Elle était une homophobe convaincue et n'a jamais hésité à m'humilier. Ce que j'ai vécu avec elle est à mon goût encore trop présent dans l'actualité de certains jeunes. Il existe une multitude de reportages consacrée aux ruptures familiales suite à l'homophobie parentale, et ce, quels que soient les milieux sociaux dans lesquels on évolue. De nombreuses associations comme "Le Refuge" fournissent un travail acharné pour redonner espoir à ces jeunes exclus. Il est difficile de se construire lorsqu'on ne se sent pas aimé des siens. D'ailleurs, il est à rappeler que le taux de suicide chez les jeunes LGBT est treize fois supérieur à leurs congénères hétérosexuels.

Souhaitiez-vous transmettre un message particulier en écrivant votre histoire?

Pas particulièrement, il s'agit d'une tranche de vie que souvent nous refusons de voir. Or, Nous avons une responsabilité vis à vis des générations futures. Nous avons un rôle déterminant à jouer dans le vivre ensemble et le respect des uns et des autres. Dans toute l'histoire de l'humanité, nous avons été une minorité opprimée. Nous ne devons plus jamais l'être. Pour cela, nous devons multiplier toutes les formes de visibilité et nous devons dénoncer les injustices. Il reste encore beaucoup à faire en ce domaine. D'autant plus que notre minorité est plurielle.


Quel(s) thème(s) aimeriez-vous vous aborder dans un prochain roman?

Le prochain roman est bien avancé et est en cours de réécriture. Si, dans "Insère-toi", le protagoniste se cherche, à la trentaine, il s'est trouvé et en semble heureux. Cependant, lorsqu'on atteint cet âge, commence l'envie de fonder une famille, de transmettre des valeurs, des idéaux. Il sera donc question d'ambitions carriéristes, de mariage, d'homoparentalité, de nos propres prises de responsabilités. On évolue tout au long de sa vie. Vers trente ans, on vit la fin du "Syndrome Peter Pan".

Propos recueillis par Anaïs Paquin

Copyright photos : Christopher Downes

 

 

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