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Interview d’une connasse : lucidité, pouvoir et manipulation sociale

Interview d’une connasse : lucidité, pouvoir et manipulation sociale

Il y a des interviews qui ressemblent à des confessions... et celle-ci ressemble plutôt à une scène de crime psychologique.

Kyrian Malone interroge son personnage, non pas pour obtenir "la vérité", mais pour voir ce qu'il se passe quand on secoue une conscience un peu trop à l’aise avec sa propre noirceur.

L’exercice est simple : une série de questions qu’on pose à l'intéressée pour sonder ce qu'il se passe de l'autre côté du miroir. Nous vous invitons à faire la rencontre d'une voix qui a compris que la gentillesse, sans colonne vertébrale, finit souvent avec un abonnement premium en thérapie

Pour situer le contexte : cette interview fictive de Larson Evans prolonge l’univers du roman Une parfaite connasse, et assume pleinement son ton satirique. Si vous cherchez de la douceur, vous êtes au mauvais guichet. Si vous cherchez de l’ironie, servez-vous un chocolat chaud, ou un verre de vin.

Vous acceptez rarement les interviews. Pourquoi celle-ci ?

Quand on contrôle les questions, on contrôle le cadre. Quand on contrôle le cadre, on contrôle le récit. Et quand on contrôle le récit, on évite ce sport national qui consiste à me faire passer pour "trop connasse" ou "pas assez", ou le classique : "je trouve que tu as vraiment changé ces derniers temps".

Je n’ai pas changé. J’ai juste arrêté de me laisser interpréter par des gens qui ne savent pas me lire. Voilà. 

Vous vous définissez comme une connasse. Pourquoi revendiquer ce terme ?

Parce que c’est celui qu’on vous colle quand vous cessez d’être une fille pratique. Avant, j’étais "gentille", "compréhensive", "tellement sympa", "facile à vivre". Je vous traduis ?

Oui, merci

Ca veut dire que j’étais disponible, malléable, et totalement déficiente en compréhension du subtexte de la psychologie humaine.

Un jour, j’ai eu un moment de lucidité très inconvenant où j’ai compris que la gentillesse était une forme de don du sang, mais sans la collation à la fin. Alors j’ai commencé à dire non, à ne plus être "arrangeante", à refuser ce qui ne me convenait pas et hop... comme par enchentement, la magie à opérer : je suis devenue une garce froide toxique, comme si j’avais attrapé une maladie contagieuse : la dignité.

Alors j'ai décidé de m'approprier le mot "connasse" et de le devenir vraiment. C'est maintenant ma définition de la liberté. Je peux parler franchement si je veux, me taire, partir, rester, sans fournir de mode d’emploi de mes décisions.

Beaucoup voient dans votre posture une forme de toxicité assumée.

La toxicité est le mot préféré des gens qui regrettent l’ancienne relation. Avant, je passais tout, j'étais arrangante, aujourd’hui, je suis imprévisible et j'assume ma blonde-attitude. La nuance est là : ce n’est pas que je suis devenue une garce toxique, c’est que je suis devenue indisponible pour les égos. 

Je vais être très claire : je n’ai pas changé de personnalité. J’ai changé de conditions d'utilisation, vous savez ? Ce petit règlement qu'on coche quand on rentre sur un site... J’ai arrêté d’être gratuite. Et comme toute chose qui cesse d’être gratuite, ça déclenche soit de la valeur, soit des frustrations. Les frustrées appellent ça "toxique" parce que c’est plus simple que d’admettre : "je ne peux plus obtenir ce que je veux de cette personne."

Ce que ces gens appellent "toxique", j'appelle ça, "un anticorps".

Je ne me réveille pas le matin en me disant : "tiens, qui vais-je détruire aujourd’hui ?" Je me réveille en me disant : "comment éviter qu’on recommence à me prendre pour un buffet à volonté émotionnel." Ce n’est pas de la cruauté, c’est de l’hygiène de vie, du bon sens, qui me permet de me concentrer sur ma vie de journaliste et non plus sur la santé mentale défaillantes des autres.

Pour comprendre les règles derrière cette posture, pensez à lire le Manuel de la parfaite connasse.

Vous ne croyez donc pas à la gentillesse ?

Si. Je crois à la gentillesse, comme je crois aux parapluies.

C’est utile quand il pleut mais seulement quand ce n’est pas une identité. La gentillesse permanente, c’est un parapluie ouvert en plein soleil, tenu à bout de bras, juste pour que les autres aient de l’ombre. À la fin, vous avez mal au poignet et personne ne vous remercie, parce qu’ils ont oublié que c’était vous qui portiez le foutu parapluie.

Je vous le dis clairement : la gentillesse non stratégique attire :

  1. les prédateurs,
  2. les gens médiocre,
  3. les personnes très demandeuses d'attention
  4. ... et les vampires...

En clair : les personnes qui confondent "j’ai besoin de" et "tu me dois".

La gentillesse doit être un choix, pas un réflexe conditionné par réfléxe pour faire plaisir à tout le monde. Parce que la vérité, c’est que beaucoup de gens sont gentils non pas par bonté, mais par peur de déplaire, par peur du rejet, de la solitude, du silence. Ils appellent ça "être une bonne personne". Moi j’appelle ça mandier de la reconnaissance et être totalement naïf.

J’ai cessé de négocier. Je suis parfois gentille, mais pas quand c’est exigé, attendu, présumé. Et bizarrement, depuis, ma gentillesse a enfin de la valeur, parce qu’elle n’est plus automatique.

Vos règles semblent exclure toute forme de morale, non ?

Je n’exclus pas la morale, je la remets à sa place. D'ailleurs, la morale, ça veut dire quoi ? 

La morale fluctue selon les intérêts, les époques et les personnes qui la prononcent. Elle est subjective à chacun.

Aujourd’hui, on vous explique que vous devez être "bienveillante". Demain, la même personne vous expliquera que vous êtes "insupportable" parce que vous lui avez dit "non".

La morale c'est de la météo et je me fiche d’être moralement admirable. Je veux être psychiquement intacte...

Vous manipulez les gens ?

Évidemment. Comme tout le monde. La différence, c’est que je le sais et je l'assume. Les autres manipulent en appelant ça "avoir de bonnes intentions",  avec des "je dis ça pour toi", mais au final, tout tourne autours des egos et certains en ont des plus gros que d'autres.

La manipulation, c’est une compétence. D'ailleurs, ce qui détruit, ce n’est pas la manipulation, c’est l’amateurisme.

L’amateur manipule pour combler un vide affectif. La professionnelle manipule pour se préserver des amateurs en manque affectif. Vous voyez la nuance ?

Et puis, soyons honnêtes, la société est une grande scène de négociation. Vous négociez tout dès que vous apprenez à marcher :

  • votre place,
  • votre image,
  • votre tranquillité,
  • votre valeur...

... que ce soit dans votre famille, dans votre travail, dans votre couple... La vie est un grand terrain de manipulation, il y a que les imbéciles qui n'ont pas compris ça.

Et l’amour, dans tout ça ?

L’amour existe. Contrairement à ce que certains aimeraient croire, devenir une connasse ne m’a pas transformée en bloc de granit émotionnel. J’ai simplement cessé de confondre amour, amitié, et mise en danger permanente.

Pendant longtemps, j’ai cru que l’amour et l'amitié exigeait de faire plaisir à l'autre : se plier, s’adapter, comprendre, pardonner plus vite, expliquer mieux, attendre plus longtemps. J’appelais ça de la maturité émotionnelle. En réalité, c’était surtout une très belle capacité à m'effacer et me faire disparaître poliment.

Aujourd’hui, j’aime mon entourage sans m'effacer ou me dissoudre. J’aime sans négocier mon intégrité. J’aime sans jouer à la Croix-Rouge affective pour personnes émotionnellement défaillantes. Et surtout, j’aime sans me convaincre que souffrir ou sacrifier est une preuve d’engagement.

L’amour n’est pas un test d’endurance. Ce n’est pas nojn plus une démonstration de loyauté sacrificielle.

On vous reproche une forme de froideur.

Je ne suis pas froide. Je suis sélective.  Avant, mes émotions étaient en accès libre, sans limite de téléchargement, aujourd’hui, elles sont protégées par un pare-feu et tout l'attirail de télésurveillance.

Les gens qui parlent de froideur sont ceux qui font face à la nouvelle version et ont connu l'ancienne. Celle qui écoutait tout, excusait tout, sans jamais poser la moindre facture émotionnelle. Quand cette gratuité disparaît, on appelle ça de la froideur, et personnellement j’appelle ça une mise à jour nécessaire pour faire le tri.

Que diriez-vous à quelqu’un qui hésite à devenir une connasse ?

On ne devient pas connasse par ambition ou par idéologie, on le devient par saturation, par accumulation de petites concessions, de silences, de limites repoussées, de compromis qui ne compromettent toujours que dans un seul sens.

Devenir une connasse, c’est avoir un déclic.

C'est le moment précis où l’on comprend que continuer à être gentil coûte cher.

Mais cela ne nuit pas à votre réputation de journaliste?

La réputation, c'est une prison dorée et la paix intérieure n’est pas compatible avec la disponibilité totale.

Devenir une connasse, c’est arrêter de vouloir être comprise par tout le monde, c’est accepter de déplaire, c’est renoncer à l’illusion du consensus affectif, ce n’est pas confortabl au début mais une fois bien intégré, je vous assure c'est libérateur.

En clair : devenez une connasse !

Ce récit de votre vie est-il une provocation ?

Non. Une clarification.

La provocation suppose une intention de choquer. Moi, je me contente de décrire des mécanismes que tout le monde connaît et a déjà vécu.

Dernière question. Êtes-vous heureuse ?

Oui. Et c’est presque vexant à admettre, tant on m’avait promis le contraire. On m’avait expliqué que sans gentillesse, sans compromis, sans cette souplesse émotionnelle permanente, on finit seule amère et aigre comme un vieux citron oublié au fond du frigo.

En réalité, c'est tout l'inverse et c'est cela avoir une colonne : ne plus se soumettre aux attentes.

Je ne passe plus mes journées à anticiper les humeurs des autres, à réparer des conflits qui ne m’appartiennent pas, ou à me demander si j’ai été "trop gentille". Depuis que je ne cherche plus à être aimable à tout prix, le bonheur me tombe dessus sans prévenir


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